Voici une petite nouvelle que nous vous montrerons par petits morceaux. Enjoy...Ce texte peut aussi bien être lu comme une nouvelle ou représenté au théâtre, dans ce cas il faudrait deux comédiennes, l’une, que l’on appellerait A, jouerait le rôle principal alors que l’autre, que l’on appellerait B, serait habillée en bonne et ne dirait rien de toute la pièce.
La scène est nue, il y a juste deux chaises, il est important que les deux comédiennes se tiennent toujours par la main, quand A se déplace, B doit la suivre sans la lâcher. Il peut arriver que A montre son désaccord avec cette situation mais celle-ci doit sembler irréversible. Ca me dépasse. Toutes ces histoires ridicules que madame Laroche raconte à la petite Henriette avant d’aller au lit vont au-delà de mon entendement. Une bonne est une bonne et, même si elle se déguise en princesse, elle le restera à jamais. C’est comme ça la vie, moi, je suis née comme je suis et je suis sure que, quoi que je fasse, rien ne changera ma situation.
L’imaginaire des hommes m’est absolument étranger, je ne peux pas supporter leur ridicule et inouïe ingénuité.
Ils cherchent à échapper à leur triste existence et à leur solitude absolue par le biais du ridicule et de l’onirique. Ils se font des mondes chimériques où les bonnes ont des fées marraines, les rats deviennent des chevaliers et les princes cherchent l’amour avec des chaussures de cristal.
Je vous le dis tout de suite, les bonnes sont grosses, les fées, ma foi, n’existent pas, les rats sont des sales animaux puants, les princes sont saouls, et personne, mais vraiment personne au monde n’est capable de porter des chaussures de cristal. Voilà.
Et si cette Mme Laroche racontait à sa fille des histoires plus réalistes qui parlent de la noirceur de la vie au lieu de lui inculquer des ses six ans le code de cette société con-formiste et ignorante ? Alors elle ferait quelque chose pour sa fille et, peut être, celle-ci pourrait échapper aux griffes du destin tracé par les mains de sa propre mère.
Ca m’agace. Cette famille Laroche m’agace.
Je passe la plupart de mes jours dans le placard d’en bas à gauche de l’escalier, bien que souvent on me laisse traîner ailleurs. Je n’ai pas de nom, et peu sont ceux qui me voient, je veux dire, qui me voient vraiment.
Je suis née, par un caprice du hasard, avec un corps anorexique, une chevelure sauvage et un handicap qui m’empêche de me déplacer de moi-même. De tous les êtres de la création, je suis, sans doute, le moins autonome, et la cécité dont est atteint le reste du monde envers moi en est une conséquence. Ainsi je suis touchée hebdomadairement par les mains des autres et ce dans chaque centimètre de mon entité physique. Vous comprenez bien que ce n’est pas très agréable d’être trimbalée toute la journée d’une main à une autre, et d’être traitée sans la moindre considération.
J’aime bien quand on m’oublie dans les couloirs ou les chambres –j’adore les chambres- en ces moments-là je peux tout regarder, connaître un peu plus la maison où j’habite et, surtout, je peux voir des gens autres que les domestiques de la cuisine.
Quand on m’oublie je suis un peu moi-même et, dans ma pensée, je me promène, je voyage, je rêve ! Oui, je rêve, mais mes rêveries sont largement supérieures à celles des êtres humains dans la mesure où je ne garde en moi aucun espoir. Je sais que mes rêves ne peuvent pas devenir réalité. Point d’illusion, point de déception.
Puisque nous en parlons, j’ai un rêve qui m’est particulièrement cher. Parfois, oubliée dans mon coin, je regarde le fils de Mr et Mme Laroche, Johan Laroche - Jo pour les plus intimes. C’est un régal, un jeune homme mi adulte, mi ado. Grand et maigre, à ses 19 ans, il correspond à tous les canons de beauté, il pourrait facilement faire carrière dans le show business tellement il est charmant mais il se contente des études hypokhagnistiques. Cet homme est beau comme un astre.
Des hordes de filles désespérées le suivent partout mais lui, il les ignore, il reste dans sa bulle, c’est un romantique. Son livre préférée est Anna Kareninne, son film, Casablanca, son tableau, Guernica, son groupe de musique, Radio Head.
Oui, mes amis, c’est un révolté.
Enfin bref, dans mon rêve je le vois, avec son jean et ses converses usées, se rapprocher de moi et me regarder, me regarder comme personne ne m’a jamais regardée. C’est une magnifique mise en abyme qui a lieu dans ses pupilles, il me regarde et dans ses yeux je me vois et ainsi nous nous regardons à l’infini. Puis, dans mon rêve, il me touche, doucement, avec une félinité irrésistible, avec quelque chose de chaud. J’ai des frissons, dans mon rêve, et il me prend contre sa poitrine, et je sens son cœur. Et je n’ai plus froid. Et il se rapproche pour m’embrasser, je vois ses lèvres, douces et rouges et j’arrête de rêver.
C’est fort dommage qu’il ne me voie pas.
Le reste de la famille ne vaut pas un sou. Monsieur, madame et mademoiselle sont des pseudo aristocrates, égoïstes, égocentriques, ignorants et aux idéaux politiques douteux. Je ne cesserai jamais de me demander de qui tient mon charmant Jo, élégant et humain comme nul d’autre.
Je ne m’attarderai pas pour vous dire que les bonnes avec qui je traîne tous les jours sont on ne peut plus rustiques et laides.
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